Futur(s)
Les futurs sont là, depuis longtemps derrière nous
Ce mot-là. Ça a commencé il y a quelques semaines. Cléo, sur Bluesky, écrit se plonger dans l’univers des « prospectivistes et autres créateurs-ices de futur(s) » et me demande ce que j’en pense. J’ai répondu qu’il me fallait me rassembler avant d’y répondre. Je suis rassemblée (le ciel est gris il est 9h33, l’air circule par vagues, rafraîchit mes épaules et mes jambes, les heures chaudes ne se sont pas encore abattues sur la ville).
Ce mot-là. Ça a commencé. Depuis toujours. Enfant, je vivais dans le futur. J’imaginais une autre vie, après. Le présent était noir, je ressentais les lueurs possibles. 20 ans, renaissance. Les lueurs se sont faites lumières, occupent tout l’espace. C’est beau et vaste. Quelques années d’études plus tard, bosser. transfiguration du futur. D’un horizon lointain, de connexions électriques du repos paradoxal, à un matériau de travail.
La fabrique des futurs
Depuis toujours, je suis artisane de futurs possibles. Je travaillais dans des collectivités, en charge de projets de territoires, de stratégies environnementales et climatiques. Puis en tant qu’indépendante, je continuais. Puis en coordonnant le Groupe Local d’Expertise Climat ici à Toulouse, je continuais. Et en parallèle, avec #2050, je continuais. Les futurs m’habitent, et moi à tâtons j’explore. Je continuerai.
Il y a les prospectivistes, les futurologues, les gourous, les publicitaires, politiques, les autres. Le monde de la recherche, de la statistique à la climatologie, des sciences humaines aux non-humaines, à partir de l’observation sur le temps long, dessinent des trajectoires et posent des hypothèses. D’autres imaginent les tendances à venir et positionnent des produits et des idées, quelques pas en avant de nos désirs. D’autres projettent des desseins civilisationnels pour de nouveaux empires, pour des murs identitaires, pour une sécession par l’argent (Mars, Périclès, Prospéra…). D’autres caressent les opinions, un gant de velours sur les joues dans l’autre, brandi le livre des peurs.
Ce mot-là, futur, celui posé sur mon établi est d’une nature autre. Il est un commun. Un bien commun. Mais nous sommes trop peu à le savoir. Mon approche de ce mot-là est celle-ci : faire en sorte que nous soyons toujours plus nombreuses, nombreux à réaliser que nous le façonnons. Il ne faudrait plus utiliser le futur pour parler du futur. Il se conjugue toujours au présent. Présent colosse.
Une tape sur l’épaule
L’enfant qui joue et tapote notre épaule. Nous nous tournons de ce côté-ci. Il n’y est pas. Il est de l’autre. Il rit de nous avoir bien eu. De notre naïveté. Il recommence. Nous recommençons. Le rire est devenu un immense éclat. Adultes nous avons poursuivi le jeu. Chacune, chacun reconnaît dans la sensation la joie enfantine. Un clin d’œil au passé. On se sourit, complices d’un même souvenir, fossile sédimenté dans un épais argile. Qui se rétracte et s’assèche. Les éclats sont désormais coupants, tranchent notre monde.
Le futur lui aussi est derrière nous. Depuis longtemps. Sur notre épaule nous le sentons et tournons la tête du mauvais côté toujours. Derrière nous ce n’est plus un jeu pourtant. C’est une alerte. Il nous faut mettre la main dans la terre. Les pieds aussi. Rougis de glaise il nous faut nous parler. Nous devons répondre à une unique question. Quel monde voulons-nous ? Il nous faut le façonner. Faire des croquis. Il y aura des ratures. Il faut nous répartir la tâche. L’eau, le tour, les outils. Il nous faut apprendre les gestes, leur multitude. Il n’y a pas qu’une seule façon de faire. Quels mondes voulons-nous.
Nous ne pouvons plus déléguer le futur
Je n’ai jamais aimé la fameuse fable du colibri (la goutte d’eau du minuscule contre l’incendie). Elle est l’incarnation d’une pensée individualisante. Elle efface de l’histoire les personnages à l’origine de l’étincelle, les personnages qui tirent avantage de l’incendie, les personnages qui louent et encouragent le volatile tout en avivant les flammes un bidon d’hydrocarbure entre les mains, les personnages qui le félicitent pour sa résilience sans réaliser qu’ils avaient déjà tué ce mot lors du précédent incendie. Elle ignore que l’ensemble des êtres habitant cette forêt comprendront qu’ils doivent faire alliance pour modifier les rapports de force, que leur chemin ne peut être que collectif, que l’addition de « faire ma part » n’est jamais suffisante, que construire un « notre part commune » est bien plus puissant et protecteur des plus vulnérables aux flammes, que de leur prise de conscience collective peut naître une forêt en partage, un monde commun réjouissant, habité en profondeur, aimé. Malgré le-tout-colosse. Que rien n’est simple, que rien ne peut être simpliste mais que partager un rêve le rend plus présent. Que déléguer la forêt aux personnes qui n’y vivent pas vraiment serait une erreur.
Oui, il y a des gestes et des choix individuels. Mais je crois chaque jour un peu plus à la nécessité d’une éthique d’un monde voulu. Quel monde. Quels mondes. Répondre avec éthique. Certaines réponses sont individuelles. D’autres sont collectives. Certaines comme une enveloppe déposée dans une urne. D’autres comme les liens tissés au sein d’une association, d’un collectif, d’une coopérative. Quel monde. Quels mondes. Il y a quelque chose d’intime, de très intime. Une conversation à avoir avec soi seulement. Une conversation pas facile. Qui revient, régulièrement, une marée en soi. Quel monde. Quels mondes. Nos petites et grandes contradictions. Nos petites et grandes compromissions. Les endroits sensibles où notre intérêt individuel prend le pas sur l’intérêt général. Nous les connaissons ces endroits. Intimes. Là où nous cédons, malgré nous. Là où nous lâchons prise, contre nous. Très intime. Ce à quoi nous tenons, coûte que coûte. Les endroits de façade, craquelures ou blessures d’ego car, nous savons. Nous avons appris à voir et lire au travers de notre peau, nos os, nos silences et nos clameurs. Intime. Quel monde. La prunelle de nos yeux et les renoncements que nous devons apprendre à chérir. Quels mondes intimes.
Aimer l’adieu
Renoncer. C’est ce que le mot futur chuchote à notre oreille. Dire adieu non pas dans la tristesse mais dans une immense joie. Renoncer parce que nous avons les mains et les pieds dans l’argile. Parce que la terre s’assèche et que le temps est compté. Créer de nos mains-multitudes. Nous sommes dans la fabrique des futurs. Nous y sommes. Nous disons adieu. Nous traçons l’horizon sur nos fronts de la terre sur nos mains. Parce que nous savons. Parce que nous ne sommes pas une armée de colibris. Parce qu’ensemble nous avons appris plus vite à tourner la tête du bon côté. Dire adieu à la futurologie et ensemencer le futur.
J’y crois profondément. Plus je vieillis (50 ans en 2027 ! Ouais ouais), plus cette éthique m’aide à renoncer, à choisir, me guide. Parfois j’ai le sentiment que, de fait, le chemin rétrécit. Parfois je sens que c’est une chance, que refuser le sentier balisé permet d’accéder aux chemins nourriciers de traverse. Parfois je désespère (plus particulièrement ces temps-ci quand j’ai très chaud). Parfois. Parfois, parfois. Parfois je sais que j’ai raison. Parfois j’abandonne mon éthique et me déteste. Parfois je préfère l’inconfort d’être consciente de m’être trompée moi-même. Et toujours. Toujours cette conversation intime me rassure et me conforte, m’apprend toujours un peu plus à être profondément honnête avec moi-même. Parfois. Je vous raconte tout ça, espérant que vos chemins de traverse vous révèlent ici la fleur que vous n’aviez jamais sentie. Là, la baie acidulée qui rafraîchit tout ce que vous habitez, votre corps et le reste. Espérant que vous vivez à chaque pleine lune votre conversation intime. Le futur n’est qu’un mot et pourtant. L’utiliser est périlleux car il réclame et appelle. Il nous intime. Espérant que nos pieds laissent derrière nous les mêmes traces, pour d’autres alentours, de ce baume réparateur dont nous avons enduit nos corps.
Je ne sais pas si j’ai répondu à la question de Cléo. Je crois que non.
Point géographies de l’été : les cartons commencent à s’entasser dans l’appartement toulousain. Le 29 juillet, je serai installée à Lille. Demain je pars à Arles pour ce RV (Ho ça affiche complet !!). Hâte de rencontrer Aliette, Olivier, Edwy et de discuter avec le public. Il y aura aussi quelques jours de vacances en famille en Angleterre en mode roadtrip. J’ai hâte de découvrir Manchester.
Point taf : j’ai trouvé un taf à Lille qui me rend très heureuse, un boulot aligné. Je vous raconterai le moment venu. Émue de quitter le GRECO, quelle joie que d’avoir pu lancer, organiser la dynamique de ce réseau plus que nécessaire.
Point météo : nan, je passe.
Point livres : ils sont en carton. J’en ai gardé 4 ou 5 pour l’été. Je n’écris que dans ma tête depuis des mois. Tout va trop vite en 2026. Je sens une nécessité mais je n’ai pas les mots, ou plutôt l’ordre des mots. Une copine d’amour va publier son premier roman début 2027, je suis hyper heureuse pour elle, je vous en reparlerai forcément, dès que le livre existera au monde, en vrai, en objet à toucher et respirer.
Point spectacle : je suis allée avec une copine voir une pièce en avant-première d’Avignon « Che dolore terribile è l’amore » de Daria Deflorian, parce que c’était une proposition construite à partir du livre Impossibles adieux de Han Kang. À la fois une réussite que de rendre la vérité des couleurs du livre sur le plateau. À la fois un goût d’inachevé : au début de la pièce, une des trois comédiennes évoque le roman (en mode « j’ai reconnu mon histoire dans le roman » - ce n’est pas le verbatim exact), j’ai donc cru à une mise à distance du roman, un pas de côté qui viendrait augmenter son univers. Finalement, rien que lui. Rien que lui c’est déjà beaucoup. Mon amie qui n’avait pas lu le livre a été enchantée. Vous l’avez vue ? Vous allez la découvrir à Avignon ? Vous avez lu le livre ?
Voilà, c’est tout. J’espère que les conditions dans lesquelles vous devez vivre la chaleur sont à certains moments de vos journées et de vos nuits supportables.




bien lu… espère que d’autres nouvelles suivront… ton légendaire podcast aurait pu figurer dans ton billet…