Soin
Y’a plus un mot qui ne gratte pas autour de moi et pourtant mon silence si long jusqu’à cette lettre de Norvège, comme une halte sous un arrêt de bus.
Ô temps suspend ton vol
Ma dernière lettre vous annonçait un nouveau boulot. J’imagine que vous comprenez, je me suis laissée aller à mon enthousiasme qui m’a retenue, éloignée de Substack. Les semaines ont glissé, la chaleur a épaissi. Dans ce laps de temps, tant de choses se sont passées. Du genre : ma fille a eu son bac et s’installe en septembre à l’autre bout de la France pour sa suite à elle. C’est beau, émouvant de la sentir prête. Du genre le premier oisillon quitte le nid donc. On sait ses ailes amples, puissantes et sa curiosité aussi vaste que le monde. On sait avec quel soin elle prend son envol.
Lettre de Norvège
Telle que je vous écris, en cet instant d’un lundi 4 août, 10h44, je suis en Norvège. Si je tourne un peu la tête vers la droite, derrière la vitre, une montagne me regarde depuis l’épaisse écharpe nuageuse qui cache son vrai visage, mais je vois ses larmes s’écouler en bruyantes et larges cascades. Le ciel est blanc. L’herbe est verte et le fjord se tient à distance dans un silence qui appelle. Nous avons emprunté le camping-car des beaux-parents et tous les quatre sommes en vadrouille de camping en camping, planifiant tous les trois jours la suite de notre séjour.
Présentement je suis à Vik, un point au fil du Sogneford. Nous prenons soin de nous. Nous jouons au tarot. Nous marchons (sous la pluie parfois). Nous rions. Nous mangeons des coquillettes au fromage ou des tomates. Tout est facile, simple et parfait — même lorsqu’on découvre que le camping-car prend l’eau à l’occasion d’une pluie incessante de 20h d’affilée, alors qu’il fait nuit, alors que tout est calme. On enfile nos K-Way, on déplace la maisonnette, on vide on sèche, on fait « Oh! » et puis le petit matin vient et puis on rit encore et puis je dis on a de la chance, on est bien.
Le mot soin m’attendait à un arrêt de bus
Il y a deux jours peut-être, je perds le temps chaque jour un peu plus, on va à Bergen. On quitte le camping. On attend un bus inconnu et moi j’aime bien demander aux gens une direction dans mes lieux inconnus. Parfois une véritable discussion vient.
La femme, c’est elle l’héroïne de cette lettre, est camerounaise, parle français, anglais, norvégien. Elle a une fille camerounaise de 18 ans, une autre norvégienne de 15 ans. Elle n’aime pas la neige. Elle trouve qu’il fait trop chaud aujourd’hui, ça lui rappelle l’Afrique. Elle apprend en quelques minutes autant sur nous que j’apprends sur elle.
Elle dit :
« dans ce pays, le gouvernement prend soin des gens alors je me sens bien ici »
Je ne sais pas si c’est vrai, je ne connais pas le gouvernement norvégien, ni ses politiques. Ce que je sais c’est que j’ai fort aimé sa phrase, ce qu’elle partageait avec moi en la prononçant. Le bien-être lie le soi aux autres les gens. Parce que le soin est apporté aux gens alors je me sens bien. Mon bien-être est lié au leur, le leur au mien, moi eux, un tout, les gens, nous.
Je n’arrête pas d’y penser. Une femme, immigrée, elle avec les autres. Ces dernières semaines, je me suis pas mal plongée dans la lecture d’articles sur l’hospitalité. Ici, là par exemple. Et d’autres encore. Je me suis demandée : pourrais-je en dire autant du pays où je vis ? Quelle est la place des autres, des gens, dans mon bien-être à moi ? Comme le bonheur articule-t-il individuel et collectif ? Comment le modèle capitaliste de nos sociétés efface-t-il les gens, le collectif de la recherche du bonheur ? C’est quoi un gouvernement qui prend soin des gens ? N’est-ce-pas là la plus haute mission d’une organisation humaine, prendre soin ? De quoi prenons-nous soin réellement ? Ça vous gratte ? Moi aussi. Racontez-moi, où et comment ?
Lecture en cours
Une autre chose m’a tenue loin d’ici. Écrire. J’ai osé un premier relecteur. Maintenant je lis. Pour m’éloigner de mon texte. Pour mieux le retrouver. Et c’est dingue comme parfois, le hasard n’existe pas. Je lis Lumière d’août de William Faulkner. J’avais adoré As I lay dying. J’aime beaucoup celui-ci aussi, j’ignorais à quel point il viendrait me chercher là où j’écris. Je lirai ensuite Coulée brune, Comment le fascisme inonde notre langue d’Olivier Mannoni. Ça va gratter fort j’imagine. Et puis les deux conseils de mon relecteur, François Bon, les cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke et Anvers de Roberto Bolaño. L’été sera alors fini. Je vois déjà des pistes devenir de plus en plus concrètes. C’est-à-dire pas seulement des phrases qui reviennent en tête mais un chemin de phrases, une destination de mots. Je prends soin des mots, ceux que je fais miens le temps de quelques pages. J’essaie en tout cas.
C’est quoi vos lectures de l’été ?
Je dois filer. Nous sommes au bout de nos trois jours planifiés. On doit quitter le camping demain matin, reste à trouver une destination… On va poser nos doigts sur la carte, on va écorcher les noms inscrits, on va imaginer un paysage dans le fjord montant droit vers le ciel, on va rouler doucement, on va s’émerveiller des herbes couchées et de la boîte aux lettres peintes avec soin.
P.S. : la première photo, je l’ai prise à Ølberg, la mer était orange puis rose quand le soleil a plongé. La seconde c’était dans le Sognefjord, où des dauphins trouaient souples le paysage.





C'est en effet un mot qui gratte très fort. Je m'interroge désormais sur mon propre rapport au soin ici, et s'il est vécu de la même façon par les autres. Je me mets à espérer plus de soin, surtout pour les autres, en fait. Merci pour ce récit si bien raconté 🤍
Un vrai plaisir de te lire ce matin Rebecca...tu m as fait voyager et m a donné une réflexion sur le 'Prendre soin.." merci à toi et à cette inconnue.bon voyage